« Sous les clouds » : à l’heure d’une économie numérique, autopsie d’une débâcle stratégique

De l'ignorance des années 70 à aujourd'hui : comment l'Europe est passée de pionnière de la recherche en informatique à dépendante des empires de la tech. — Un essai engagé laissant s’exprimer, dans toute leur diversité, les urgences et les craintes contemporaines.

|Lettre de Louis Viratelle. 
Co-rédigé par Claude AI
Le 02 février 2026. 

|Lettre de Louis Viratelle
Co-rédigé par Claude AI
Le 02 février 2026.  

La démocratisation de l’ordinateur personnel et l’avènement du smartphone à écran tactile ont marqué des ruptures décisives dans l’expansion de l’économie numérique. Ces innovations ont propulsé les concepts fondamentaux de l’informatique dans de nouvelles dimensions, permettant une adoption massive par le grand public et l’ensemble des secteurs économiques.

Ces appareils ont transformé les canaux de communication humains, faisant des systèmes d’information les moyens privilégiés des interactions, qu’elles soient entre individus ou entre personnes morales.

L’évolution des capacités de stockage a permis, pour la première fois, de centraliser et de plateformiser de manière pérenne l’historique de tous les échanges. Ces ensembles de données, structurées et non structurées, sont devenus l’un des actifs les plus stratégiques pour les entreprises. Exploitées, elles offrent une grille de lecture fine : stratégies de développement à poursuivre, ciblage de la clientèle, prédiction de certains comportements, anticipation des prochains enjeux. Mais les possibilités vont bien au-delà de l’aspect analytique. Elles sont devenues opérationnelles.

Contrairement à n’importe quel autre secteur économique dit « traditionnel » — qu’il s’agisse des secteurs primaires (alimentaire, pétrolier, forestier, minier), secondaires (manufacturier, construction, énergétique) ou tertiaires (commerce, transport, santé, éducation, finance) — l’économie du numérique a la faculté de devenir une brique d’influence opérationnelle pour tous les autres, sans exception.

Les gains profitent globalement à l’ensemble de l’économie. L’informatique sert autant à optimiser la production agricole dans un champ, à modéliser la composition d’une zone minière, à anticiper des besoins énergétiques, à automatiser la chaîne logistique d’une manufacture de prêt-à-porter, qu’à digitaliser des relations commerciales, développer une gestion fine des besoins dans un hôpital, ou faire émerger des entités dont les produits sont totalement plateformisés et automatisés.

Ce nouveau paradigme de la structure économique mondiale ouvre des axes de croissance majeurs. Il pose également des enjeux souverains d’un genre nouveau.

Les structures autrefois pilotes d’Internet — Google, Microsoft, Amazon et Apple — monopolisent aujourd’hui la gestion d’actifs opérationnels centraux des entreprises : ces quatre entreprises possèdent les systèmes d’exploitation utilisés par 90% des périphériques dans le monde (Windows, iOS, Android), les plateformes d’exploration du web, de référencement et de commercialisation les plus influentes (Chromium, Google Search, App Store, Amazon), ainsi que les infrastructures de stockage et d’exploitation de la donnée les plus puissantes — les « clouds » (Amazon Web Services, Google Cloud Services, Microsoft Azure).

Le développement de ce dernier type d’actif est particulièrement saisissant. Les géants du numérique ne se contentent plus de proposer des systèmes permettant le fonctionnement des ordinateurs, des smartphones, le référencement du web et la gestion des transactions. Ils commercialisent désormais ce qui était initialement les solutions de « big data » développées en interne qui ont permis à ces entreprises de s’établir.

Google Cloud Platform propose par exemple aux entités économiques du monde entier les mêmes outils qui ont permis à Google, 20 ans auparavant, de référencer l’entièreté du web, de décentraliser les données de milliards d’utilisateurs (Drive et la suite bureautique, YouTube, Google Photos, aujourd’hui Gemini, TensorFlow, etc.) — notamment pour mieux exploiter ces données afin de rafiner le ciblage de la plus grande régie publicitaire au monde, Google Ads.

Ces géants ne se contentent aujourd’hui plus uniquement de rendre leurs propres services opérationnels. Ils gèrent également ceux :

• d’entités gouvernementales et militaires (le gouvernement australien centralise ses données militaires chez AWS),

• des banques et assurances (pour parler de mon alternance, AG2R LA MONDIALE opte pour GCP, tout comme de très grands groupes tels que BPCE),

 des grandes surfaces (Auchan fait confiance à GCP) et plateformes de logistique (UPS également),

 des laboratoires et entités médicales (Sanofi déploie une stratégie multi-cloud incluant Azure, GCP, AWS),

• de la recherche scientifique (l’Organisation Européenne pour la Recherche Nucléaire exploite l’outillage de GCP pour analyser de grands volumes de données).

La plateformisation des outils de ces géants, qui les rendait hier experts de l’informatique, les rend aujourd’hui et demain pionniers dans la gestion opérationnelle et stratégique de la production de valeur dans presque tous les secteurs d’activité du monde entier. Ou du moins, de ceux des pays ayant fait le choix de l’ouverture à la concurrence mondiale. Cela représente la majorité de la concentration des richesses — mais exclut aussi de grands blocs à l’influence croissante, comme la Chine.

Le numérique a également transformé les modèles économiques traditionnels en introduisant des concepts tels que la désintermédiation et la réintermédiation. Des plateformes comme Airbnb et Uber ont révolutionné les secteurs de l’hébergement et du transport en éliminant les intermédiaires traditionnels et en créant de nouveaux modèles de mise en relation directe. Cette transformation a permis une optimisation des coûts et une amélioration de l’efficacité des transactions, tout en créant de nouvelles dynamiques de marché.

Un autre aspect crucial : l’émergence de nouveaux modèles de monétisation, tels que l’économie de la gratuité et le modèle freemium. Des entreprises comme Google et Spotify illustrent parfaitement cette approche, où les services de base sont offerts gratuitement pour attirer un large public, tandis que des services premium proposant des fonctionnalités avancées sont monétisés. Cette stratégie permet de maximiser l’adoption et l’engagement des utilisateurs, tout en générant des revenus substantiels.

Durant ces bouleversements, les pays du vieux continent sont passés par différentes phases :

• Phase 1 (1970 – 1995) : L’ignorance. Parfois même une forme de mépris politique à l’égard de cette industrie, alors que les États-Unis développaient les fondations d’Internet et de ses périphériques : système d’exploitation, architecture hardware, bureautique grand public, requête sur le web.

• Phase 2 (1995 – 2010) : « L’américanisme par défaut ». Concept que j’aime employer pour qualifier à la fois une prise de conscience des qualités qu’apportent les technologies informatiques, et leur déploiement insouciant en Europe. Une semi-prise de conscience, en somme, trop centrée sur les bénéfices et trop peu sur le niveau de dépendance que les entreprises de la tech déployaient, souvent sans l’ombre d’un soupçon.

• Phase 3 (2010 – à aujourd’hui) : Le constat. Une dépendance devenue trop présente, une politique défensive qui, à défaut de reposer sur une compétitivité technologique, a reposé sur le dernier maillon d’autorité que les États contrôlent : les lois, normes nationales ainsi que les règlements et directives européennes. 

• Phase 4 (2018 – à aujourd’hui) : L’échec difficilement rattrapable. Face à des entités économiques privées qui pèsent aujourd’hui plus que certains pays d’Europe, la dépendance est devenue criante. Elle va au-delà d’une chaîne de valeur technologique : il est aussi question des boucles informationnelles, idéologiques, d’éducation de la population, avec tous les risques d’ingérence dans les plus hauts lieux des politiques étatiques et militaires. Dans le même temps, l’organisation très timide de la préservation des quelques maillons de fond (ASML, SAP, ARM, OVHCloud, nos acteurs télécoms) — qui ne créent pas uniquement de la valeur sur les couches « hautes » de l’informatique, mais maîtrisent les technologies profondes. L’incitation à l’innovation pour tenter d’égaler certaines briques disruptives (Mistral AI, Revolut), et continuer d’être respecté sur l’excellence de la recherche fondamentale (Atos Quantum, Pasqal, INRIA, AMAI Labs).

• Phase 5 (2023 – à aujourd’hui) : Les compromis imposés. Enfin l’émergence de garde-fous technologiques — toujours au désavantage souverain — mais qui imposent ce qui aurait toujours dû être l’évidence : obliger les clouds américains à stocker les données en Europe, à avouer et soigner leurs politiques de récolte et d’usage de l’information, laisser détenir de manière indépendante les clés de chiffrement de certaines infrastructures, lâcher du zèle sur le contrôle de certaines briques développées par ces empires de la tech.

Ce tableau n’est certainement ni le plus élogieux ni exhaustif. Mais face à une révolution industrielle et sociale majeure, qui transforme profondément les modèles économiques, les interactions sociales et les dynamiques de marché, il semble nécessaire d’apposer au moins quelques mots sur ce qui constitue un danger stratégique encore bien trop ignoré.

L’inspiration culturelle européenne continue d’être respecté, y compris dans la recherche et les sciences fondamentales informatiques.

Mais pourtant, cette excellence peine à se traduire en souveraineté opérationnelle à l’échelle : les infrastructures qui valorisent les évolutions des sciences informatiques sont contrôlées ailleurs. La préservation de quelques acteurs de fond et l’émergence de quelques champions disruptifs, restent malheureusement bien trop parsemées.

Quant à continuer d’être accaparé par des spirales économiques et numériques étrangères, de plus en plus matures et tentaculaires n’est surement que peu durable. Car l’ordre du monde actuel et ses alliances ne présagent en rien la stabilité de l’avenir : une dépendance technologique est aussi une vulnérabilité géopolitique.

 

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